Depuis quelques jours, j’ai une drôle de sensation.
L’impression que la France de gauche est non seulement complètement groggy mais aussi complètement paralysée. Incapable de réagir, de s’exprimer.
C’est logique, me direz-vous : quand on a pris une belle claque, on est d’abord sonné ; si on est démocrate, on accepte le choix du peuple ; si on est humble, on préfère fermer sa gueule quelque temps et réfléchir aux raisons de son échec ; et si on est sage et constructif, on ne critique pas pour critiquer, sachant qu’aucun faux pas majeur n’a encore été commis…
C’est peut être aussi un effet de la stratégie de bulldozer de Sarko qui « enchaîne » comme on dit, ne lâche rien, et veut surfer sur son élan au moins jusqu’aux législatives…Il est peut être, enfin, compliqué d’intéresser les médias, quand ceux-ci sont 100% mobilisés sur les joggings de Sarko…
Il y a sans doute un peu de tout ça mais je pense que le malaise est plus profond, car je ressens cette paralysie non seulement chez les hommes politiques mais aussi chez les gens de gauche. Chez moi, aussi d’ailleurs.
A titre très personnel, je vois au moins 2 raisons à cet état.
D’abord, j’ai tendance à penser que quand on soutient une candidate sans être vraiment à fond derrière elle – en la critiquant autant que son adversaire, voire en ayant, lors des primaires, espéré sa perte – la défaite laisse un goût bizarre. Pas doux, c’est clair, mais bizarre. Façon « je le savais, je vous l’avais bien dit ».
Ensuite, je suis sincèrement assez bluffé par le changement de style que Sarko a réussi à imposer. Je ne reviendrai pas sur sa phraséologie simple, et souvent séduisante (savant mélange du bagout populo de Tapis et de la simplicité directe de Besancenot), là où les hommes politiques se perdent souvent en verbiage.
Pas non plus sur son rythme effréné, très techno, là où Mitterrand et Chirac étaient dans la marche funèbre. Mais je pense qu’en agissant comme tel, Sarko donne une nouvelle cohérence à la logique institutionnelle de l’élection présidentielle.
J’ai toujours trouvé bizarre qu’on vote pour un homme et un projet, et qu’ensuite, celui-ci doive se mettre en retrait dans un rôle d’arbitre passif. Dans son attitude, si l’on se fie aux traditions, Sarko est peut être plus premier ministre que président mais je crois que c’est aujourd’hui ce qu’attendent les français de leur président.
Les critiques n’y voient que de l’esbrouffe. Je ne suis pas de ceux là. Oui, il y a beaucoup d’image, et c’est vrai qu’il faudra juger sur pièce, mais un homme politique, c’est un guide, et le peuple attend ces images. Il faut les lui donner… même s’il ne faut pas faire que cela. Qu’on l’aime ou pas, que ça dure ou pas, Sarko a réussi a redonner foi en la politique à beaucoup de gens, parce qu’ils pensent à nouveau qu’un homme politique peut changer les choses.
Et j’ajoute que cette boulimie suractive, moi, elle me fascine ! Cette volonté inflexible, doublée d’une énergie qui semble inépuisable, elle me culpabiliserait presque. Je la trouve incroyablement cohérente avec notre époque où tout va à 100 à l’heure. Très impressionnante quand je vois la difficulté que j’ai, moi, à gérer mes petits problèmes. Et à titre moins perso et moins anecdotique, quand je la compare au rythme des autres hommes politiques, passés ou présent. Flippant, non ? Même sur un cobaye éduqué, mision réussie ! Et vive le culte du chef tout puissant !
Tout ça, le futur adversaire de Sarko devra en tenir compte à défaut de s’en inspirerCar on ne reviendra pas en arrière et on ne battra pas Sarko avec les méthodes politiques de papa…
J’en reviens à mon impression d’être un lapin au milieu de la route, hypnotisé par la lueurs des phares qui se rapprochent à grande vitesse… Il faut bouger, mais comment ? Par où ?
Car oui, il faut bouger !
Ne pas s’opposer bêtement par esprit de contradiction, en tombant dans la caricature, la mauvaise foi ou la paranoïa. Ca ne serait pas constructif : tout le monde doit vouloir que les choses s’améliorent. Et ça serait improductif : toute opposition stérile serait taxée à juste titre de sectarisme, avec effet boomerang garanti.
Mais non, désolé, je n’accepte pas les propos pontifiants et donneurs de leçons qui voudraient que bon maintenant, c’est fait, le peuple a tranché, tous derrière Sarkozy ! La démocratie française, ça n’est pas et ça n’a jamais été « on débat pendant 3 mois et après on ferme sa gueule pendant 5 ans en attendant de voir ce que donne le vainqueur ». Une opposition n’est pas forcément stérile. Intelligente, elle est un garde fou qui modère les ardeurs du vainqueur et s’assure que « l’autre moitié du pays » (parfois même la première) est respectée… elle peut même (rêvons un peu) être un second moteur utile.
D’ailleurs, je trouve ces mêmes propos incroyablement faux-culs ! Car même s’il ne fallait laisser parler ses convictions que tous les 5 ans, la victoire de Sarko a montré qu’une campagne présidentielle, ça se gagne très longtemps à l’avance. 2012 se prépare aujourd’hui, et si on a une autre vision de la société que celle de Sarko, on a le droit de vouloir se donner toutes les chances de la faire passer lors des prochaines échéances
La question, c’est donc bien celle du comment !
Trouver son champion
On écoute quelqu’un, on vote pour une personnalité… même en dehors des élections présidentielles, je pense qu’un parti et une cause ont besoin d’un champion pour se faire entendre. A l’UMP, c’est clair depuis longtemps. Pas au PS. Ils se drapent parfois derrière la fierté d’une forme de collégialité, blâmant le côté bonapartiste de Sarko. Ca me fait bien rigoler… Le collectif socialiste, c’est surtout un grand brouhaha, et accessoirement 10 gars qui voudraient être califes à la place du calife… 11 Trezeguet ensemble, ça ne gagne pas la coupe du Monde… Alors 11 Guivarch…
La question est : à quoi devrait ressembler notre nouveau Monsieur ou Madame X ?
Pour moi, il doit s’agir :
- D’un homme ou une femme politique moderne cf ma remarque sur le style Sarko
- Porteur d’un projet qu’il ou elle a lui-même forgé, sous entendu pas obligé de se coltiner des idées qui ne sont pas les siennes…
- Qui sache s’exprimer avec suffisamment de clarté et de passion pour faire passer son message auprès des foules et les enflammer
- A la tête d’un parti en ordre de bataille, c’est-à-dire suffisamment soumis à son leader et suffisamment riche de sa diversité
Ségolène ? Elle a l’avantage de l’image (entre jolie maman et madone autoritaire), de ne pas avoir été ridicule pendant sa première grande campagne et d’être déjà bien en place, mais je pense qu’elle aura du mal à dépasser sa mauvaise réputation d’incompétente hystérique, à s’imposer dans son parti et surtout, surtout, elle aurait besoin de passer 2 années en prépa pour ficher quelques bouquins d’eco et apprendre à s’exprimer…
Strauss Kahn ? Il a des idées, sait les exprimer, mais je le crois lui aussi prisonnier d’un parti…
Je ne vois personne d’autre…
C’est triste à dire pour un socialiste, mais le mec qui répond le plus à ces différents critères, c’est Bayrou… DSK à la rigueur, s’il fonde l’ADSL (Association Démocrate des Socialites Libéraux ?) en réponse au MoDem…
Construire et vendre son projet
La plupart des politologues de tous bords d’accordent à dire qu’une des principales raisons de la victoire de Sarko a été sa capacité à gagner la bataille de l’idéologie.
Je ne crois pas aux grands programmes de partis. Ce n’est pas faire injure à madame Michu que d’affirmer que peu de gens s’y intéressent, les lisent, les comprennent, les comparent… et je pense que très très peu de gens ont un point de vue sur la politique et son histoire aussi pertinent que Greg, Biddi ou Walid.
Par contre, je crois qu’on séduit un peuple en lui proposant un projet de société basé sur un certain nombre de valeurs, qui font écho chez lui, c’est-à-dire répondent à des questionnements ou des problématiques finalement assez quotidiennes et simples.
En gros, de la même manière qu’on a une vision assez simpliste des hommes politiques (Sarko, l’homme d’action un peu dangereux, Ségolène, ce serait bien une femme mais elle est nulle, DSK, le mec crédible avec les chiffres, etc), on est traversé de points de vue et de besoins assez basiques et ce sont eux qui gouvernent notre choix politique.
Exemple : Sarkozy a mis en avant (avec brio)…
- L’autorité qui plait à tous ceux qui trouvent que c’est quand même le bordel, toutes ces voitures qui brûlent,
- L’efficacité et l’action, qui a séduit tous ceux, encore plus nombreux, qui pensent que les politiques sont depuis trop longtemps immobiles et passifs
- Mais aussi (moins joli) une forme de stigmatisation de l’autre (les assistés, les immigrés), qui flatte notre tendance (à tous) à considérer que nous, on fait bien notre boulot, voire on est sous-évalué, mais que l’autre quand même, il en fout pas une…
La gauche doit (re)trouver des valeurs qui parlent. Et dans le projet de Sarko, je vois au moins 2 « failles » dans lesquelles s’engouffrer :
- D’abord, la prééminence de l’individu sur le collectif
- Ensuite, la domination d’un principe de réalité sur un désir de « nouvelle société »
Sur la prééminence de l’individu sur le collectif
Ce n’est ni un secret ni une attaque partisane d’affirmer que la droite met d’avantage en avant l’individu, et la gauche le collectif. Sarko a joué là-dessus, en valorisant le mérite individuelle et en stigmatisant l’égalitarisme et une société d’assistanat ; et ses envolées ont porté, car elles résonnent en nous qui éprouvons ou cédons chaque jour à la tentation individualiste.
Mais je pense que Sarko va trop loin dans ce domaine. Dans son discours : en opposant les communautés, en accusant « l’autre », en divisant pour mieux régner. Mais aussi dans son parcours ou, à force de tout miser sur une individualité (en l’occurrence, la sienne) considérée comme supérieure voire omnipotente (marrant cette façon de repiquer à Bayrou son idée de gouvernement des compétences, mais d’accompagner ses ministres dans tous leurs déplacements…), il risque de s’isoler, de lasser et tout simplement d’échouer.
La gauche a là un coup à jouer : en misant sur l’aspiration contraire, bien réelle, du rassemblement. Celle qui pousse les gens à se partager, à échanger, à se retrouver dans la rue un soir de victoire au foot ou un jour de manif.
En terme d’idée, ça veut dire lutter contre les communautarismes et les discriminations économiques, sociales ou culturelles. Apprendre à mieux vivre ensemble.
En terme de style, ça ne veut pas dire la démocratie participative ou tout le monde parle, où tous les avis se valent, et où tout le monde vient parler de son histoire de robinet qui fuit, mais un travail d’équipe (limitée) soudée autour d’un capitaine.
Sur le désir de « nouvelle société »
Ségolène avait une bonne formule, je trouve, avec son « désir d’avenir ».
Longtemps, la gauche a eu ce rôle en politique de proposer aux citoyens un avenir plus doux. Mais ce clivage d’autrefois – gentille gauche progressiste, méchante droite conservatrice – a vécu…
Aujourd’hui, la gauche a perdu cette bataille idéologique: de progressiste, elle est perçue comme passéïste. Sensée porter un projet d’avenir, elle n’est plus perçue que comme défendant les rêves… d’hier (acquis sociaux, combats de Mai 68…). D’où une position d’infériorité par rapport à une droite qui elle, revendique son appartenance au … présent (sa réalité, l’économie de marché, la mondialisation). La gauche s’est faite doubler… par la droite ! Si elle veut resséduire, c’est logique, il faut évidemment et a minima qu’ elle réapprenne le présent (sous-entendu que les socialistes deviennent socio-démocrates) mais elle ne doit pas s’arrêter là. Sinon elle ne fait que mal copier la droite. La gauche doit reprendre un pas d’avance et inventer l’avenir. Ca, ça fait rêver ! Un nouveau modèle, une nouvelle frontière, qui tienne compte de la réalité de l’économie de marché mais la dépasse. Pas un copier coller du modèle anglo-saxon, pas une copie du modèle scandinave qu’on nous ressert à chaque fois, non, un modèle français, qu’on nous enviera comme on nous a envié la révolution française ! D’ailleurs, même la gauche de la gauche y trouverait son compte : en devenant un laboratoire d’idées neuves, plutôt qu’un club pour les derniers partis trostkistes d’Europe !!
Pour conclure avec le plus drôle, ou le plus triste c’est selon (a minima le plus enrageant), je me rends compte que c’est le slogan de Sarko – « Ensemble, tout devient possible » – qui résume le mieux ce projet à écrire, en tout cas ces 2 valeurs … Slogan dont peu de mecs de droite pourront contester qu’il aurait plutôt du être « Chacun pour soi et Sarko pour tous, conformons nous docilement à la réalité de l’économie de marché et au modèle anglo-saxon. »
Il est quand même fort, ce Sarko. Allez, au boulot ! jf
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